13 avril 2008
Prise en charge des Conduites Addictives
De nos jours, on dénombre en France :
– 2 millions de consommateurs de cannabis
– 150.000 consommateurs de stupéfiants (héroïne, cocaïne, crack, ecstasy...)
– 30% des adultes et 25% des jeunes s’adonnent au tabagisme, soit 15 millions (chiffres à nouveau en augmentation)
– 15% des ordonnances délivrées par des médecins généralistes comprennent des benzodiazépines.
– 18 millions d’hommes et de femmes jouent aux jeux de hasard
– Quelque 10 millions de Français boivent régulièrement de l’alcool et 3,3 millions d’entre eux sont considérés comme des « buveurs à problèmes ».
– Afin de compléter le tableau, il faut savoir qu’un hospitalisé sur 5 aurait des difficultés avec les boissons alcoolisées, 7 % présentant des pathologies.
– Sans oublier la population qui abuse de médicaments, de type antidépresseurs et anxiolytiques...
Et on ne parle pas des autres addictions, comme les troubles du comportement alimentaire, de la trichotillomanie ou de l'onychophagie (bien plus rares), ni de l'addiction au sexe ou au travail, de la dépendance à internet (qui fait des ravages chez les jeunes)...
Mais qu'est-ce qu'une conduite addictive ?

Chacun, dans un domaine particulier de sa vie, dans une situation bien déterminée, peut rencontrer des difficultés à se fixer des limites et à s’interdire de telles pensées ou conduites, bien que reconnues comme néfastes. Certes, faire un écart déraisonnable permet de se démarquer d’une normalité oppressante, de se révolter contre l’insignifiance, d’explorer de nouvelles manières d’être et de nouveaux états de conscience qui donnent une identité et une intensité à sa vie...
Le terme d’addiction désigne un processus dans lequel un comportement chargé de soulager un mal-être, finit par devenir plus ou moins incontrôlable et se maintient malgré ses conséquences négatives.
Dans la vie de chacun, ce qui demeure irrésolu et refoulé engendre des conduites répétitives. Avec le temps, ces comportements peuvent devenir inadaptés, incommodants, voire gravement handicapants. Or, cette fuite en avant ou d'auto-remplissage compulsif (alcool, tabac, nourriture, action à tout prix, argent, pouvoir, sexe...) témoigne d’une réalité intérieure en souffrance.
La "volonté" de contrer ces attitudes se solde souvent par un échec. Ce qui prouve leur caractère despotique, tyrannique, dictatorial. Objectivement, il se trouve que la force des « logiques inconscientes », qui les sous-tendent, se moque de tout effort rationnel pour les contrecarrer. C'est pourquoi aussi ce n'est pas une question de "volonté" (malgré les conceptions de "certains bien pensant"). C'est bien plus compliqué que cela !
Clairement, lorsque l’on se sent mal à l’aise, on a tous tendance à avoir recours à des conduites permettant de parer au plus pressé, de donner le change, de rétablir (ne serait-ce que temporairement) un équilibre menacé. Ces conduites adaptatives d’urgence risquent à long terme, trompeusement, de devenir des recours familiers et nécessaires, pour éviter de « se poser des questions ». De se poser les bonnes questions. Celles qui fatalement dérangent. Ce sont de véritables prothèses identitaires qui nous permettent de sauver les apparences chaque fois que l’on ne sait plus très bien qui l’on est. A la longue, ces conduites deviennent stériles, voire gênantes pour ne pas dire handicapantes.
En effet, lorsque l’autre ou la situation deviennent décevants, certaines conduites plaisantes et rassurantes aident à se réconforter de ces espoirs contrariés. Ce sont des conduites en apparences inoffensives et innocentes. En disposant à volonté d’un produit (ou d'un comportement) capable de fournir du mieux-être sur commande, on peut étancher provisoirement sa soif d'affection. De fait, on a l’illusion de ne plus dépendre de qui que ce soit... Mais bien sûr, ce n'est qu'un leurre...
Les prises fébriles d’alcool, de nourriture, de tabac, les achats compulsionnels... permettent ainsi de s'auto-administrer des soulagements prévisibles. Parallèlement, on a l’illusion de neutraliser la précarité des relations aux autres.
Pour fuir le sentiment de manque et d'incomplétude, on peut toujours se remplir de nourriture, de bruit, d’alcool ou d’agitation, et s'employer activement à ne pas sentir, à ne pas ressentir, à ne pas penser. Car le problème est bien de fuir des pensées douloureuses, insupportables et intolérables. Des pensées allant de la perte de contrôle de l’environnement à la négation pure et simple de soi !
A long terme, ces procédés de substitution se révèlent illusoires. Qui plus est, ils amènent tôt ou tard leur lot de déception, de décrépitude, de décadence et de déchéance.
C’est pourquoi, afin de rendre compte de la réalité des conduites addictives, il faut les envisager sous l’angle d’une réalité polymorphe. Elles exigent en effet une prise en compte biologique, psychologique et sociale. Mais aussi de tenir compte des dimensions individuelles et familiales tout autant qu’économiques, socioculturelles et politiques.
La conduite addictive peut ainsi être décrite comme la recherche d’un apport externe dont la personne a besoin pour son équilibre et qu’elle ne peut pas trouver au niveau de ses ressources internes. L’intéressé est obligé d’y recourir, de manière impulsive et difficile à contrôler, pour rétablir son homéostasie interne (c’est-à-dire pour abaisser sa tension et pour se procurer un certain plaisir), et ce, malgré le fait qu’elle ait conscience du caractère potentiellement nuisible d’un tel comportement.
C’est une des caractéristiques du comportement d’addiction que de posséder ce double versant d’impulsions difficiles à contrôler mais aussi de lutte plus ou moins compulsive contre ces impulsions avec la conscience du caractère néfaste de ce comportement. En fait, les deux phénomènes caractéristiques de l’addiction sont la répétition et l’incapacité à renoncer au comportement.

Je terminerai ce premier article avec quelques définitions pour vous laisser méditer :
Addiction :
« Relation de dépendance aliénante, particulièrement pharmacodépendance, assuétude ou toxicomanie »
(Dictionnaire de Psychiatrie et de Psychopathologie clinique, Larousse, 1993).
Le terme addiction provient d’un mot latin signifiant esclavage pour dettes ou contrainte par corps. Il désigne métaphoriquement la toxicomanie, dans une conception psychologique qui ferait de la dépendance physique l’équivalent d’une peine auto-infligée.
Ce qui veut dire que la clé de la dépendance serait à chercher dans la source de ce sentiment de dette dans le vécu de la personne. Il s’agit de considérer à la suite de quelles carences affectives la personne dépendante est amenée à payer par son corps les engagements non tenus et contractés par ailleurs (Jean BERGERET).
Dépendance
« Tendance à chercher aide et protection auprès d’autrui, à s’en remettre à autrui pour toute décision par perte de maturité et d’autonomie »
(Dictionnaire de Psychiatrie et de Psychopathologie clinique, Larousse, 1993).
« Etat psychique et quelquefois également physique résultant de l’interaction entre un organisme vivant et une drogue, se caractérisant par des modifications du comportement et par d’autres réactions, qui comprennent toujours une pulsion à prendre la drogue de façon continue ou périodique afin de retrouver ses effets psychiques et quelquefois d’éviter le malaise de sa privation. »
(Dictionnaire de Psychiatrie et de Psychopathologie clinique, Larousse, 1993).
Cette définition correspond à celle qui a été proposée par les experts de l’OMS en 1969 pour remplacer les termes de toxicomanie ou d’assuétude. Elle ajoute que cet état peut s’accompagner ou non de tolérance (adaptation de l’organisme à une substance nécessitant une augmentation des doses pour obtenir un même effet).
La dépendance physique entraîne le syndrome de sevrage lorsque l’on contrecarre l’action de la drogue par une substance antagoniste ou que l’on suspend son administration, par exemple.
La dépendance psychique est un état dans lequel un produit génère un sentiment de satisfaction et une pulsion psychique exigeant l’administration périodique ou continue de ce produit pour provoquer le plaisir ou éviter le malaise (OMS 1964).
Cliniquement, la dépendance est un élément clé de toute conduite addictive, mais qui ne suffit pas à résumer ce concept. La tendance à l’objectivation tend à faire de la dépendance un concept scientifique, comportemental, voire mesurable. La dépendance humaine ne peut en fait s’aborder sans que soient pris en compte la position de la personne, son engagement vers la dépendance ou sa toxicophilie. Elle ne peut se réduire aux données issues de recherches pharmacologiques et comportementales sur les animaux.
Pour la psychanalyse, cette notion renvoie à la dépendance infantile, aux difficultés de séparation, à la difficulté d’élaborer un deuil, à la dépressivité ou à l’anaclitisme[1].
[1] Anaclitique = syndrome dépressif de la première enfance décrit par Spitz, consécutif à l’éloignement brutal et plus ou moins prolongé de la mère après que l’enfant ait eu une relation normale avec elle : perte de l’expression mimique, du sourire, insomnie, perte de poids, retard psychomoteur global. Cette dépression anaclitique résulte donc d’une carence affective partielle, mais elle est réversible.
Comportement compulsif
Compulsion = « tendance intérieure impérative poussant le sujet à accomplir une certaine action ou à penser à une certaine idée alors qu’il la réprouve et se l’interdit sur le plan conscient. »
(Dictionnaire de Psychiatrie et de Psychopathologie clinique, Larousse, 1993).
Malgré le caractère irrésistible, la personne ne peut lutter contre cette tendance, dont la non-exécution est génératrice pour elle d’angoisse. Elle arrive parfois à ne pas passer à l’acte ou à le transformer en rituels répétitifs inoffensifs. Ce qui n’est pas le cas de l’impulsion, où l’agir l’emporte presque immédiatement sur cette lutte anxieuse.
Le terme de compulsion décrit le caractère obsessionnel de la pulsion. L’attitude compulsionnelle dépasse la volonté consciente de la personne. Elle agit sous la contrainte de forces internes (c’est plus fort qu’elle !).
Compulsion de répétition
C’est à travers les jeux d’enfants que la compulsion de répétition se manifeste le plus ouvertement. Elle apparaît dans la répétition de scénarios douloureux, de situations désagréables, d’expériences anxiogènes. Le caractère pulsionnel est lié à la nature instinctive de cette orientation à reproduire, à revivre, à réactualiser les situations dramatiques. La compulsion de répétition s’étend de l’enfant qui joue au docteur, à l’adulte qui se replace systématiquement en situation d’échec.

10 avril 2008
Peut-on parler d'une personnalité addictive ?
Peut-on parler d'une " personnalité addictive " ?
Les conduites regroupées sous le terme d’addiction ne se limitent pas à celles qui consistent à consommer tel ou tel produit dangereux pour la santé. De multiples comportements, d’apparence très divers, présentent en effet des caractéristiques qui les apparentent aux toxicomanies. On y retrouve, notamment, les traits communs suivants :
ð Impossibilité de résister aux impulsions à réaliser ce type de comportement
ð Sensation croissante de tension précédant le comportement
ð Plaisir ou soulagement, pendant sa durée
ð Sensation de perte de contrôle pendant le comportement
ð Présence d’au moins cinq des neuf critères suivants :
î préoccupation fréquente au sujet du comportement ou de sa préparation
î intensité et durée des passages à l’acte plus importantes que souhaitées à l’origine
î tentatives répétées pour réduire, contrôler ou abandonner le comportement
î temps important consacré à préparer les épisodes, à les entreprendre, ou à s’en remettre
î survenue fréquente de l’épisode comportemental
î activités sociales, professionnelles ou récréatives majeures sacrifiées du fait du comportement
î perpétuation du comportement bien que l’intéressé sache qu’il cause ou aggrave un problème persistant ou récurrent, d’ordre social, financier, psychologique ou physique
î tolérance marquée (besoin d’augmenter l’intensité ou la fréquence pour obtenir l’effet désiré)
î agitation ou irritabilité en cas d’impossibilité de s’adonner au comportement.

Schéma type de la crise addictive :
Obsession pour l’objet -------> Tension croissante -------> Passage à l’acte -----> Plaisir ------> Soulagement ------> Sensation de perte de contrôle ------> Tension...
Les conduites addictives remplissent de multiples fonctions vitales qui échappent à la conscience des intéressés. Elles permettent, par exemple, de surmonter toutes sortes de douleurs psychiques, de tiraillements et de conflits internes. Dans certaines occasions, le recours répétitif à de telles conduites aurait une fonction d’évitement de situations anxiogènes, en substituant à l’incertitude des relations humaines le déroulement prévisible d’une séquence comportementale maintes fois vécue.
L’expérience addictive, véritable réponse à un problème posé, a la propriété de créer des sensations prévisibles et étayantes, d’organiser, structurer, remplir le temps de la personne addictive (le reste de la journée est vide et sans forme), de produire une gratification régulière et représentable. L’addiction aide la personne à se sentir acceptée, voire meilleure par elle-même, du moins dans un premier temps, car cette reconstitution de l’estime de soi est particulièrement illusoire et transitoire. Elle fournit ainsi un sentiment artificiel de valeur de soi, de pouvoir, de contrôle tout-puissant, de sécurité, d’intimité, de réalisation de son être.
L’addiction amenuise les humeurs négatives (anxiété, dépression), suspend temporairement la douleur et les sensations déplaisantes, devient le centre d’intérêt primordial et absorbe toute l’attention.
Les conduites addictives produisent des effets non seulement sur l’intéressé lui-même, mais également sur son entourage. Elles se manifestent souvent, en effet, comme un discours corporel et comportemental qui exprime la souffrance en même temps qu’il accuse l’environnement de façon particulièrement efficace. Une traduction en mots (plutôt qu’en actes) de cette souffrance aurait sans doute beaucoup moins d’impact sur l’entourage (les proches auraient tôt fait de déceler et de dénoncer toute incohérence, contradiction ou maladresse dans l’expression verbale, et de la disqualifier). Plus que ne pourraient le faire de simples paroles, certains comportements peuvent ainsi mettre l’entourage dans un sérieux embarras, et permettre du même coup à l’intéressé d’éprouver des instants de toute-puissance, dans le succès évident de son entreprise de déstabilisation.
Les membres de l’entourage risquent de répondre à une telle agression par des contre-comportements défensifs qui manifestent leur ébranlement intérieur. Ils consolident ainsi, malgré eux, le succès de l’opération inconsciente qui les visait...

Pour résumer, fumer des cigarettes dans les lieux publics, prendre de la drogue, avoir de mauvaises fréquentations, se masturber en public, se saouler, voler, être en excès de vitesse, avaler une plaque entière de chocolat... sont des transgressions et des prises de risque qui permettent d’éprouver et de révéler certains aspects de soi-même et de la réalité. Conduites qui sont classiques et sans être dangereuses lorsqu’elles conservent leur caractère exceptionnel, à titre
« d’expérience ». Au-delà, elles mettent en péril la santé, la vie affective, professionnelle ou sociale de la personne.
Les complications surviennent lorsque ces conduites deviennent le seul moyen de frémir, de se sentir quelqu’un, d’avoir des sensations valorisantes. Lorsqu’elles ne peuvent plus trouver de limites sans l’intervention d’un tiers extérieur. Alors, le goût de la transgression devient amer car on réalise la perte de tout contrôle sur soi-même et sur ses pulsions. On prend conscience que l’on est devenu le jouet de ses propres caprices.
De plus, actuellement, la conduite de dépendance voit ses champs de définition et d’application élargis. Elle est devenue une dépendance comportementale et considérée comme un mode d’existence et style de comportement propre à notre société actuelle, société où l’immédiateté et la circulation des informations en temps réel sont les maîtres mots.


20 août 2006
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